J'espère que vous avez tous eu, si non des vacances bonnes, en tout cas pas mauvaises. Ça y est, une nouvelle année académique commence, et j'en profite pour souhaiter qu'elle soit mieux pour nous tous. Cependant, mon Dieu, les premières infos de la rentrée n'y sont pas allées de mains mortes pour nous couper jusqu'à cette dernière branche d'espérance à laquelle nous nous accrochons mordicus, en guise de dernier recours de pauvres gens qui aiment bien la vie et qui, par conséquent, veulent garder la certitude que l'espoir fait vivre.
D'abord, il y a cette pauvre femme de Macon retrouvée morte dans son appartement. Ce n'est pas un scoop, vous allez me dire, George Pompidou est mort dans son studio, Jean-Paul Ier est mort dans sa chambre. C'est vrai. Mais l'étonnant est que, contrairement à cet homme d'État et à cet homme d'Église, la pauvre femme n'a été découverte que trois ans après son décès. Et cette découverte aurait pu se faire bien plus tard, si son compte n'était pas à sec, car ses débiteurs, à ce moment-là, n'aurait pas eu besoin de faire appel aux huissiers. Vous rendez-vous compte ?
Dieu me garde de cracher hypocritement sur le capitalisme ; mais je pense que cela aurait du être une bien bonne leçon d'humanité pour ces bras vigoureux du réglo français, bien armée de leur titre exécutoire et suivi de serruriers munis de leurs caisses à outils. J'aurais aimé voir leur tête, dans cette maison, face à cette morte... Après tout, c'est leur travail ; travail bien éprouvant, ma foi ! Elle avait six ou huit enfants avec qui elle s'était embrouillée, qui vont apprendre par voie médiatique le décès de leur mère !
Ça m'a fait penser à la bonne vieille solidarité de certain coin d'Amérique, des fois bien lourde aussi, j'en conviens ; car à peine as-tu un comportement différent de l'ordinaire que tu te fais remarquer, à peine une demie journée que tu n'a pas paru à la fenêtre ou à la barrière pour saluer les voisins et prendre des nouvelles que ta maison se trouve l'attraction de tous les regards et ta personne l'objet de tous les chuchotements. Je l'ai reconnu, c'est des fois pénible ; mais si on avait trouvé un juste milieu, on se serait passé de faire exploser cette bombe bourrée d'inhumanité et d'égoïsme à la face du monde. La scandaleuse explosion m'a assourdi...
Altra cosa, moins morbide mais non moins scandaleuse, c'est ce fameux dossier de presse de monsieur Luc-Marie CHATEL, ministre de l'éducation nationale, distribué aux journalistes à l'occasion de la rentrée scolaire. Pas moins de vingt-et-une fautes d'orthographe, sans compter les fautes d'accord, de langue et autres ségolénismes. Commises par des jeunes, on aurait mis la responsabilité sur l'informatique et le correcteur de grammaire. Mais qu'en dira-t-on quand elles sont faites par un homme dont l'âge laisse croire qu'il est de la vieille école et la fonction au-dessus de ces médiocrités ? Est-ce de l'inattention ? [] ? [] ? [] ? Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que c'est inacceptable, impardonnable, inexcusable !
Je ne sais plus quel « journaliste » « écrivain » qui, par suite de son incapacité à les maîtriser, avait fini par déclarer solennellement et publiquement son aversion pour les règles de la grammaire et de l'orthographe ; mais je me vois forcé de m'incliner devant son intelligence, car, par ce seul geste, il s'était ablué de deux grands reproches qu'on pût avoir à faire à un « journaliste » et à un « écrivain », et deux grands défauts épargnés à une œuvre littéraire n'est jamais à négliger. Au reste, j'en demande bien pardon si la popularité de ce géni n'est pas due davantage à sa déclaration qu'à ses écrits! Mais enfin, pour en revenir à M. Le ministre CHATEL, je pense qu'il devrait au plus vite déclarer son appartenance à cette école. Je crois que ça peut être une autre composante du libertinage, d'esprit évidemment, et que ça ferait un grand débat, presqu'à l'égale de la querelle des Anciens et des Modernes, toute proportion gardé, certainement ! Et notre siècle aurait son petit débat... Enfin, je connais des endroits où on doit bien être en train de rire de la France en ce moment.
Pour finir, voilà un passage d'un livre qui m'a bien faire rire, moi, dernièrement. Je vous la soumets, espérant que vous le trouverez bien marrant, vous aussi !
Je ne saurais dire depuis combien de temps je travaillais, lorsque le garçon de bureau vint me prévenir que M. Bichet me priait de passer a son cabinet.
Je m'empressai de m'y rendre.
Cette fois, M. Bichet n'était plus seul ; il avait, à sa droite, un petit et, à sa gauche, un grand vieillard.
Placés comme ils étaient, les trois juges devant lesquels je semblais être appelé ne figuraient pas mal Minos, Eaque et Rhadamanthe.
Je m'inclinai assez surpris.
- Tenez, le voici, dit M. Bichet. Il a, ma foi, une très belle écriture, une écriture qui ressemble à celle de Piron, et, en trois jours, il m'a fait la besogne de quinze.
- Qu'est-ce que vous m'avez déjà dit que faisait monsieur ? demanda le grand vieillard.
- Parbleu, des vers !
- Ah ! Oui, c'est vrai, des vers...
J'eus une illumination.
- C'est à M. Parseval de Grandmaison que j'ai l'honneur de parler ? demandai-je.
- Oui, monsieur, me répondit-il.
Puis, se tournant vers l'autre vieillard :
- Imaginez-vous, mon cher Pieyre, dit-il, que je suis si distrait, qu'il m'est arrivé, l'autre jour, la chose la plus extraordinaire.
- Que vous est-il donc arrivé ?
- Imaginez-vous que j'avais oublié mon nom.
- Bah ! fit M. Bichet.
- Votre nom, à vous ?... votre propre nom ? demanda M. Pieyre.
- Mon nom, à moi, mon propre nom ! C'était au contrat de mariage de... chose... vous savez, qui a épousé la fille de chose ?...
- Comment voulez-vous que je vous aide, sur de pareils renseignements ?
- Eh ! mon Dieu ! la fille de chose... qui est mon collègue à l'Académie... qui fait des comédies... qui a fait... je ne sais plus, moi, ce qu'il a fait...
Une pièce que Mercier avait déjà faite, vous savez bien ?.:.
- Alexandre Duval ?...
- Eh bien, c'était au contrat de chose... qui a épousé sa fille... un architecte... qui a fait un ouvrage sur chose... qui a été brûlée... dans cette éruption du Vésuve, où est mort chose...
- Ah ! oui, Marois, qui a fait un ouvrage sur Pompéi, où est mort Pline ? hasardai-je timidement.
- C'est justement cela !... Merci, monsieur.
Et il s'étendit tranquillement dans son fauteuil, après m'avoir gracieusement salué.
- Eh bien, mais, dit M. Bichet, achevez donc votre histoire, mon cher ami.
- Quelle histoire ?
- Mais l'histoire que vous racontiez.
- Je racontais donc une histoire ?
- Sans doute, dit M. Pieyre, vous racontiez, mon cher ami, qu'au contrat de mariage de Marois, qui épousait la fille d'Alexandre Duval, vous aviez oublié votre nom.
- Ah ! c'est vrai... Eh bien, oui, voici : Tout le monde signait ; je me dis : « Cela va être à mon tour de signer. » Je me prépare, je cherche mon nom
; crac ! je ne m'en souviens plus. Je réfléchis que je vais être obligé de demander à mon voisin comment je m'appelle, ce qui sera humiliant pour moi.
C'était au rez-de-chaussée : la porte donnait sur le jardin. Je me précipite dans le jardin, en me frappant le front, et en me disant : « Mais malheureux
! mais, malheureux ! comment t'appelles-tu ? » Ah bien, oui ! je n'aurais eu qu'à dire mon nom pour ne pas être pendu, que j'aurais été pendu bel et bien.
Pendant ce temps-là, mon tour était venu de signer. On me cherche ; Alexandre Duval m'aperçoit dans le jardin. « Allons, bon ! dit-il, voilà ce diable de Parseval de Grandmaison qui est pris du démon poétique, au moment de signer... Eh ! Parseval de Grandmaison ! » « C'est cela, m'écriai-je, c'est cela
: Parseval de Grandmaison ! Parseval de Grandmaison ! Parseval de Grandmaison ! » J'arrivai jusqu'à la table, et je signai.
- C'est une scène qui manque au Distrait, dis-je en souriant.
- Oui, monsieur, bien certainement, elle manque, et, si vous faisiez des vers, je vous dirais :
« Ajoutez-la. »
- Mais, dit M. Bichet, il fait des vers, puisque c'est pour qu'il vous dise des vers que vous l'avez fait appeler.
- Ah ! c'est vrai... Eh bien, jeune homme, voyons, dites-nous des vers.